Violence envers les Soignants en EHPAD : Protocole de Protection et de Signalement
Droits des professionnels, procédures de signalement, protection juridique et accompagnement post-agression
La violence envers les soignants en EHPAD représente une réalité préoccupante qui nécessite des protocoles clairs et des mesures de protection efficaces. Chaque année, des milliers de professionnels sont victimes d'agressions physiques, verbales ou psychologiques dans l'exercice de leurs fonctions. Ces violences, souvent minimisées ou tues, ont des conséquences graves sur la santé des soignants, la qualité des soins et le climat de travail. Mettre en place un protocole de protection et de signalement robuste constitue une obligation légale et éthique pour tout établissement, garantissant la sécurité et la dignité des professionnels tout en assurant la continuité des soins aux résidents.
Comprendre la Violence envers les Soignants en EHPAD
Les Différentes Formes de Violence
La violence en EHPAD ne se limite pas aux agressions physiques. Elle se manifeste sous de multiples formes, chacune ayant des conséquences significatives sur les professionnels. Les violences physiques incluent les coups, morsures, griffures, projections d'objets, bousculades ou tentatives d'étranglement. Ces agressions peuvent survenir lors des soins d'hygiène, de l'habillage, de l'administration de médicaments ou de toute situation perçue comme intrusive par le résident.
Les violences verbales constituent la forme la plus fréquente : insultes, menaces, propos humiliants, cris ou accusations infondées. Ces agressions verbales répétées créent un climat de tension permanent et affectent profondément l'estime de soi des soignants. Les violences psychologiques sont plus insidieuses : manipulation, chantage affectif, harcèlement moral, mise en accusation systématique ou dévalorisation constante du travail effectué.
Les violences sexuelles, bien que souvent taboues, existent également : gestes déplacés, propos à connotation sexuelle, exhibitions, attouchements non consentis ou agressions sexuelles caractérisées. Ces situations nécessitent une prise en charge immédiate et spécifique, avec un accompagnement psychologique et juridique adapté.
⚠️ Les Violences Cachées
Certaines formes de violence restent invisibles ou non reconnues : l'exposition répétée à des comportements d'agitation sans protection adéquate, le déni institutionnel des difficultés rencontrées, l'obligation de continuer à soigner un résident agresseur sans mesure de protection, ou encore la culpabilisation du soignant victime qui se voit reprocher de ne pas avoir su "gérer" la situation.
Ces violences institutionnelles amplifient le traumatisme des victimes et créent un climat où la parole ne peut se libérer. Reconnaître ces formes insidieuses de violence est essentiel pour mettre en place une protection efficace.
Les Facteurs de Risque et Contextes d'Apparition
La violence envers les soignants survient dans des contextes spécifiques qu'il est essentiel d'identifier pour mieux les prévenir. Les soins d'intimité (toilette, habillage, changes) constituent les moments les plus à risque, car ils sont perçus comme intrusifs par les résidents atteints de troubles cognitifs qui ne comprennent pas toujours la nécessité de ces interventions. La personne peut alors se sentir menacée et réagir par la violence pour se protéger.
Les situations de refus de soins génèrent également des tensions : lorsqu'un résident refuse catégoriquement un traitement ou un soin, le soignant se trouve pris entre son devoir professionnel et le respect de la volonté de la personne. L'insistance peut alors déclencher une réaction agressive. Les moments de fatigue et de surcharge, tant pour les résidents que pour les soignants, augmentent considérablement les risques : fin de journée, périodes de sous-effectif, rushes de soins avant les repas ou les nuits.
L'environnement physique joue également un rôle : espaces confinés, manque d'intimité, sur-stimulation sensorielle (bruit, lumière, agitation), absence de possibilité de retrait. Les troubles non diagnostiqués ou mal pris en charge constituent un facteur majeur : douleur non soulagée, infections non détectées, effets secondaires de médicaments, troubles sensoriels (surdité, malvoyance) non compensés.
🏥 Facteurs Liés au Résident
- Troubles cognitifs sévères (démence, Alzheimer)
- Antécédents de violence ou de troubles psychiatriques
- Douleur chronique non soulagée
- État de confusion aiguë ou délire
- Perte de capacités fonctionnelles récente
- Frustrations liées à la dépendance
👥 Facteurs Organisationnels
- Sous-effectif chronique et turn-over
- Manque de formation sur la gestion de l'agressivité
- Absence de protocoles clairs
- Charge de travail excessive
- Communication défaillante entre équipes
- Culture du silence sur les incidents
🔧 Facteurs Environnementaux
- Environnement sur-stimulant ou inadapté
- Manque d'espaces de retrait et d'apaisement
- Promiscuité excessive
- Manque d'activités significatives
- Routines rigides non personnalisées
- Absence d'adaptation architecturale
L'Ampleur du Phénomène : Données et Réalités
Les chiffres de la violence envers les soignants en EHPAD sont alarmants, même s'ils restent largement sous-estimés en raison de la sous-déclaration. Selon différentes études, entre 60% et 80% des soignants en EHPAD déclarent avoir été victimes d'au moins une agression physique ou verbale au cours de leur carrière. Plus préoccupant encore, 40% à 50% des professionnels rapportent avoir subi des violences au cours des douze derniers mois.
Les aides-soignants et auxiliaires de vie sont les plus exposés, représentant 70% des victimes d'agressions, suivis par les infirmiers (20%) et les autres professionnels (10%). Cette surexposition s'explique par la proximité quotidienne avec les résidents, la fréquence des soins d'intimité et la durée prolongée des interactions. Les agressions verbales sont les plus fréquentes (70% des incidents déclarés), suivies par les agressions physiques (25%) et les autres formes de violence (5%).
Cependant, ces chiffres officiels ne reflètent qu'une partie de la réalité. On estime que seulement 20% à 30% des incidents sont effectivement déclarés et consignés. Les raisons de cette sous-déclaration sont multiples : banalisation de la violence ("ça fait partie du métier"), crainte de stigmatiser le résident, peur de représailles ou de jugements négatifs de la part de la hiérarchie, procédures de signalement perçues comme lourdes ou inutiles, absence de culture de déclaration dans l'établissement.
📊 Impact sur les Professionnels
Les conséquences de ces violences sur la santé des soignants sont considérables. Les études montrent que les professionnels victimes de violence présentent un risque accru de :
- Troubles anxieux et dépressifs (3 fois plus fréquents)
- État de stress post-traumatique (notamment après agressions sévères)
- Troubles musculo-squelettiques (liés aux tensions et aux gestes d'évitement)
- Arrêts de travail répétés (2 à 3 fois supérieurs à la moyenne)
- Burn-out et épuisement professionnel (prévalence multipliée par 4)
- Reconversion professionnelle précoce (30% des soignants agressés envisagent de quitter le secteur)
Au-delà des impacts individuels, ces violences affectent également la qualité des soins, l'ambiance de travail et l'attractivité des métiers du soin en EHPAD.
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Le Cadre Juridique de la Protection des Soignants
Les Obligations Légales de l'Employeur
L'employeur a une obligation de sécurité de résultat envers ses salariés, inscrite dans l'article L4121-1 du Code du travail. Cette obligation signifie que l'employeur doit prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. En matière de violence au travail, cela implique des actions préventives, des mesures de protection et un système de signalement efficace.
L'employeur doit procéder à une évaluation des risques incluant spécifiquement les risques d'agression et de violence. Cette évaluation doit être consignée dans le Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels (DUERP) et mise à jour régulièrement. Les risques identifiés doivent faire l'objet de mesures de prévention concrètes : formation du personnel, adaptation de l'organisation du travail, mise en place de procédures, aménagement des espaces, fourniture d'équipements de protection.
En cas de manquement à cette obligation, l'employeur engage sa responsabilité civile et peut être condamné à indemniser le salarié victime. La jurisprudence est constante : un employeur qui n'a pas pris toutes les mesures préventives nécessaires ou qui n'a pas réagi adéquatement après un incident est considéré comme ayant manqué à son obligation de sécurité. Les indemnités accordées peuvent être très importantes, notamment en cas de préjudice moral, d'incapacité de travail ou de reconnaissance d'accident du travail.
Les Droits des Soignants Victimes de Violence
Un soignant victime de violence dispose de droits fondamentaux qu'il est essentiel de connaître pour pouvoir les exercer. Le droit de retrait, prévu par l'article L4131-1 du Code du travail, permet à tout salarié de se retirer d'une situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu'elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé. Ce droit s'exerce sans autorisation préalable et sans perte de salaire. Le soignant doit alerter immédiatement l'employeur de la situation dangereuse.
Le droit à la protection garantit que l'employeur doit prendre des mesures immédiates pour protéger le salarié victime : retrait du contact avec l'agresseur, réorganisation du travail, accompagnement psychologique, mise en place de mesures de sécurité renforcées. Le soignant a également le droit de refuser de soigner un résident agresseur si des mesures de protection appropriées n'ont pas été mises en place, sans que cela puisse être considéré comme un abandon de poste ou un refus de soin injustifié.
Le droit au signalement et à la plainte est fondamental. Tout acte de violence doit pouvoir être déclaré sans crainte de représailles. Le salarié peut déposer une main courante ou porter plainte auprès des autorités judiciaires. L'employeur ne peut s'opposer à cette démarche ni exercer de pression pour que le salarié renonce à ses droits. Le droit à l'accompagnement implique que le salarié victime bénéficie d'un soutien psychologique, d'un suivi médical par la médecine du travail, et d'une aide pour accomplir les démarches administratives et juridiques.
💡 Reconnaissance en Accident du Travail
Une agression subie par un soignant dans le cadre de son activité professionnelle peut et doit être déclarée comme accident du travail. Cette reconnaissance ouvre droit à :
- Une prise en charge à 100% des soins médicaux liés à l'agression
- Le versement d'indemnités journalières en cas d'arrêt de travail (montant supérieur à un arrêt maladie ordinaire)
- Une indemnisation des séquelles physiques ou psychologiques (incapacité permanente)
- Une protection contre le licenciement pendant la durée de l'arrêt
- Un accompagnement pour un éventuel reclassement professionnel
La déclaration doit être faite dans les 24 heures auprès de l'employeur, qui a ensuite 48 heures pour la transmettre à la CPAM. Le délai de 24 heures peut être prorogé en cas de force majeure ou d'impossibilité (hospitalisation, état de choc).
La Qualification Pénale des Violences
Les violences subies par les soignants peuvent faire l'objet de qualifications pénales donnant lieu à des poursuites judiciaires. Les violences volontaires sont punies différemment selon leur gravité : les violences ayant entraîné une incapacité totale de travail (ITT) inférieure ou égale à 8 jours constituent un délit puni de 3 ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Si l'ITT est supérieure à 8 jours, les peines sont portées à 5 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende.
La circonstance aggravante de vulnérabilité peut s'appliquer lorsque l'auteur des faits est atteint de troubles cognitifs reconnus, mais cela ne supprime pas la qualification pénale des actes. La justice doit trouver un équilibre entre la protection des victimes et la prise en compte de l'état de santé de l'auteur. Les violences sexuelles sont sévèrement réprimées : agression sexuelle (5 ans et 75 000 euros), viol (15 ans de réclusion criminelle).
Les menaces et intimidations constituent également des infractions pénales. Une menace de mort ou de violence est punie de 3 ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende, même si elle n'est pas suivie d'effet. Le harcèlement moral, défini comme des agissements répétés ayant pour effet une dégradation des conditions de travail, est puni de 2 ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende.
⚖️ Démarches Judiciaires Possibles
- Main courante : constatation sans poursuite immédiate
- Plainte simple : déclenchement d'enquête par le procureur
- Citation directe : convocation directe de l'auteur devant le tribunal
- Constitution de partie civile : demande de dommages et intérêts
- Plainte avec constitution de partie civile : demande d'enquête et indemnisation
🛡️ Protections Spécifiques
- Ordonnance de protection en cas de violences conjugales
- Téléphone grave danger (TGD) si menace sérieuse
- Interdiction de contact dans certains cas
- Mesures d'éloignement pour l'agresseur
- Accompagnement par associations d'aide aux victimes
Le Protocole de Signalement : Étapes et Procédures
Signalement Immédiat de l'Incident
Le signalement immédiat constitue la première étape cruciale après une agression. Dès qu'un incident de violence se produit, le soignant victime ou un témoin doit alerter sans délai le cadre de santé ou l'infirmier coordinateur. Cette alerte verbale immédiate permet une intervention rapide pour sécuriser la situation, protéger la victime et les autres professionnels, et apporter les premiers soins si nécessaire.
L'évaluation de la gravité doit être réalisée rapidement par l'encadrement : l'incident nécessite-t-il une intervention médicale urgente ? Y a-t-il un risque immédiat de récidive ? D'autres professionnels ou résidents sont-ils en danger ? Cette évaluation détermine les actions prioritaires : appel du SAMU si nécessaire, isolement temporaire du résident agresseur dans un espace sécurisé, réorganisation immédiate du planning pour éviter tout nouveau contact, convocation d'un soutien psychologique d'urgence.
Le soutien immédiat à la victime est primordial. Le soignant agressé ne doit pas être laissé seul et doit pouvoir quitter son poste si nécessaire pour se reprendre. Un collègue ou un membre de l'encadrement doit rester avec lui, l'écouter sans jugement, le rassurer sur ses droits et sur le fait que l'établissement va prendre des mesures. Cette première écoute bienveillante est déterminante pour éviter le traumatisme secondaire lié au sentiment d'abandon ou de culpabilisation.
La Déclaration Écrite Formelle
La fiche d'événement indésirable ou fiche de signalement doit être remplie dans les 24 heures suivant l'incident. Ce document administratif est essentiel pour la traçabilité, la reconnaissance en accident du travail et l'engagement d'actions correctives. La fiche doit être accessible facilement (format papier dans chaque unité de soins et/ou format numérique sur l'intranet de l'établissement) et son remplissage ne doit pas être vécu comme une contrainte mais comme un outil de protection.
Le contenu de la fiche doit être factuel et complet :
- Identification : date, heure, lieu précis de l'incident, identité de la victime et du résident impliqué
- Description des faits : récit chronologique et objectif de ce qui s'est passé, sans interprétation ni jugement
- Nature de la violence : physique (préciser les gestes), verbale (rapporter les propos si possible), psychologique, sexuelle
- Contexte : que se passait-il juste avant ? Quel soin était en cours ? Quel était l'état du résident ?
- Conséquences : blessures physiques (même minimes), choc émotionnel, impossibilité de poursuivre le travail
- Témoins : noms des personnes présentes qui peuvent corroborer les faits
- Actions immédiates : ce qui a été fait juste après (soins, appel médical, retrait de la situation)
Il est crucial de ne pas minimiser les faits, même si les conséquences immédiates semblent légères. Un incident apparemment mineur peut avoir des répercussions psychologiques importantes ou être le signe avant-coureur d'une escalade de violence. La déclaration protège le soignant en cas de manifestation différée de symptômes (stress post-traumatique, troubles anxieux apparus quelques jours ou semaines après).
⚠️ Erreurs à Éviter dans la Déclaration
- Minimiser ou banaliser : "ce n'est rien", "ça arrive tout le temps", "j'ai l'habitude"
- S'auto-culpabiliser : "j'aurais dû mieux gérer", "c'est ma faute si..."
- Protéger le résident au détriment de sa propre sécurité : "il ne sait pas ce qu'il fait"
- Accepter la pression pour ne pas déclarer : "ça va faire des histoires", "la famille va mal le prendre"
- Remplir la fiche plusieurs jours après : les détails s'estompent, la valeur juridique diminue
- Omettre des informations importantes par pudeur ou par crainte de ne pas être cru
La Déclaration d'Accident du Travail
La déclaration d'accident du travail (DAT) doit être établie par l'employeur dans les 48 heures suivant la connaissance de l'accident par l'établissement. Pour cela, le soignant victime doit avoir informé l'employeur dans les 24 heures, sauf impossibilité. Cette déclaration est envoyée à la CPAM qui dispose ensuite de 30 jours (90 jours en cas d'instruction) pour reconnaître ou non le caractère professionnel de l'accident.
Le formulaire Cerfa de DAT doit être rempli avec soin, en précisant :
- Les circonstances exactes de l'agression (jour, heure, lieu dans l'établissement)
- Le déroulement détaillé des faits (que faisait le salarié au moment de l'agression ?)
- La nature de l'agression (coup, morsure, projection d'objet, etc.)
- Les lésions apparentes (ecchymoses, griffures, douleurs) même si elles semblent mineures
- Le certificat médical initial doit être joint, établi par le médecin (médecin traitant, médecin des urgences, médecin du travail)
Le certificat médical initial est un élément clé. Il doit décrire précisément les lésions constatées, les plaintes du patient (douleurs, choc émotionnel, anxiété) et prescrire un arrêt de travail si nécessaire. Le médecin doit noter l'état de stress ou le choc émotionnel, même en l'absence de lésion physique visible, car les conséquences psychologiques d'une agression sont reconnues comme faisant partie de l'accident du travail.
Si l'employeur refuse d'établir la DAT ou émet des réserves, le salarié peut contester cette décision. Il peut adresser directement sa déclaration à la CPAM, accompagnée d'un certificat médical et d'une lettre expliquant le refus ou les réserves de l'employeur. La CPAM instruira alors le dossier et statuera sur la reconnaissance du caractère professionnel de l'accident.
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Le Circuit de Traitement du Signalement
Une fois la fiche de signalement et la DAT établies, un circuit de traitement institutionnel doit se mettre en place. La première étape est l'analyse de l'incident par l'encadrement (cadre de santé, IDEC, direction des soins). Cette analyse vise à comprendre ce qui s'est passé, identifier les facteurs déclenchants, évaluer le niveau de risque pour les autres professionnels et déterminer les mesures correctives immédiates à mettre en œuvre.
La Commission de Retour d'Expérience (CREX) ou le Comité de Retour d'Expérience (RETEX) doit être saisi des incidents graves. Cette instance pluridisciplinaire (direction, encadrement, soignants, psychologue, médecin coordinateur, représentants du personnel) se réunit régulièrement pour analyser les événements indésirables, dont les agressions, et proposer des actions d'amélioration. L'objectif n'est pas de chercher un coupable mais d'identifier les dysfonctionnements systémiques et de mettre en place des mesures préventives.
Le Comité d'Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT) ou la Commission Santé, Sécurité et Conditions de Travail (CSSCT) doit être informé de tous les accidents du travail, y compris les agressions. Les représentants du personnel peuvent demander une enquête approfondie si les mesures prises leur semblent insuffisantes. Ils ont un droit d'alerte en cas de danger grave et imminent et peuvent saisir l'Inspection du Travail.
Le retour d'information au déclarant est essentiel pour maintenir la culture de signalement. Le soignant qui a déclaré un incident doit être tenu informé des suites données : quelles décisions ont été prises ? Quelles mesures de protection sont mises en place ? Quel accompagnement lui est proposé ? Un signalement qui reste sans réponse ou dont les suites sont opaques décourage les futures déclarations et renforce le sentiment d'abandon.
💡 Délais de Traitement Recommandés
- Signalement immédiat : alerte verbale dans l'heure suivant l'incident
- Fiche de signalement écrite : dans les 24 heures maximum
- DAT employeur : 48 heures après information de l'accident
- Analyse préliminaire : dans les 72 heures (3 jours ouvrés)
- Première réponse au déclarant : dans la semaine suivant le signalement
- CREX/RETEX : dans les 15 jours pour incidents graves
- Plan d'action corrective : dans le mois suivant l'incident
- Suivi des mesures : réévaluation à 3 mois et 6 mois
Les Mesures de Protection Post-Agression
Protection Immédiate du Soignant Victime
Immédiatement après une agression, la protection physique et psychologique de la victime est la priorité absolue. Le soignant agressé doit être retiré de la situation : il ne doit plus être en contact avec le résident agresseur tant que des mesures de protection appropriées n'ont pas été définies et mises en place. Ce retrait n'est ni une fuite ni un abandon de poste, mais une mesure de sécurité légitime et nécessaire.
Un temps de récupération doit être accordé : la personne ne peut pas immédiatement reprendre ses tâches comme si de rien n'était. Elle doit pouvoir se poser, être écoutée, exprimer ce qu'elle ressent dans un environnement sécurisant. Un collègue ou un membre de l'encadrement reste avec elle, sans la laisser seule, en adoptant une posture d'écoute bienveillante et non jugeante. Il ne s'agit pas d'analyser ce qui s'est passé à chaud, mais d'accueillir les émotions et d'apporter un soutien.
Si des blessures physiques sont présentes, même légères, elles doivent être soignées immédiatement et documentées. Des photos peuvent être prises (avec accord de la victime) pour garder une trace en vue d'éventuelles suites judiciaires. Si les blessures sont importantes, un passage aux urgences s'impose, accompagné par un collègue ou l'encadrement. Le certificat médical établi aux urgences constituera une pièce essentielle du dossier d'accident du travail.
Réorganisation du Travail et Protection Durable
La réorganisation du planning doit être mise en œuvre dès que possible. Le soignant victime ne doit plus être affecté aux soins du résident agresseur, au moins temporairement, le temps que la situation soit analysée et que des mesures de protection soient définies. Cette réorganisation ne doit pas être perçue comme une punition ou un échec pour le soignant, mais comme une mesure de protection légitime.
Si le soignant exprime le souhait de reprendre progressivement les soins auprès du résident après mise en place de mesures, son choix doit être respecté. Toutefois, cette reprise doit se faire dans des conditions sécurisées : présence systématique d'un binôme, horaires aménagés pour éviter les moments de tension (fatigue de fin de journée), adaptation des soins (par exemple, privilégier les soins techniques moins intrusifs avant de reprendre les soins d'hygiène), dispositif d'alerte rapide en cas de nouvelle difficulté.
Un accompagnement par la médecine du travail est essentiel. Le médecin du travail doit être informé de l'agression et recevoir le soignant en consultation dans les jours qui suivent. Il évalue les conséquences physiques et psychologiques, détermine l'aptitude ou l'inaptitude temporaire à certaines tâches, propose des aménagements de poste si nécessaire et oriente vers un suivi spécialisé (psychologue, psychiatre) si besoin. Il peut prescrire un changement temporaire de poste ou une restriction d'activité jusqu'à récupération complète.
🔄 Aménagements Possibles du Poste
- Affectation temporaire à une autre unité ou un autre étage
- Modification des horaires (éviter les nuits si anxiété nocturne)
- Travail systématique en binôme pendant une période définie
- Dispense de certains types de soins (soins d'intimité par exemple)
- Augmentation du temps de pause pour récupération
- Télétravail partiel sur tâches administratives (si poste le permet)
🛡️ Mesures de Sécurité Renforcées
- Installation d'un système d'alerte rapide (bip, téléphone DECT)
- Renforcement de la présence de l'encadrement sur l'unité
- Formation spécifique aux techniques de désescalade
- Mise à disposition d'équipements de protection (gants renforcés...)
- Adaptation de l'environnement (retrait d'objets pouvant servir d'armes)
- Signalement clair du risque dans le dossier de soins du résident
L'Accompagnement Psychologique
L'accompagnement psychologique ne doit pas être négligé ni proposé seulement aux victimes d'agressions très graves. Toute agression, même verbale, peut laisser des traces psychologiques. Le débriefing psychologique dans les 24 à 72 heures suivant l'incident permet de verbaliser l'événement, d'évacuer les émotions, de normaliser les réactions de stress et de prévenir l'apparition d'un état de stress post-traumatique.
Ce débriefing peut être réalisé par un psychologue du travail, le psychologue de l'établissement ou un psychologue extérieur spécialisé dans les psychotraumatismes. Il s'agit d'un entretien individuel et confidentiel, centré sur le vécu de la personne, ses ressentis, ses réactions physiologiques et émotionnelles. Le psychologue aide à mettre des mots sur ce qui a été vécu, à identifier les stratégies d'adaptation saines et à repérer les signes nécessitant un suivi plus approfondi.
Un suivi psychologique régulier peut être nécessaire si des symptômes persistants apparaissent : troubles du sommeil, cauchemars récurrents, reviviscences de l'agression (flashbacks), évitement de certaines situations ou lieux, hypervigilance, irritabilité, sentiment de détresse intense. Ces symptômes peuvent évoquer un état de stress post-traumatique (ESPT) qui nécessite une prise en charge spécialisée (thérapie EMDR, thérapies cognitivo-comportementales).
L'établissement doit faciliter l'accès à ces soins : information claire sur les ressources disponibles, conventions avec des psychologues ou des centres spécialisés, prise en charge financière (par le biais de l'accident du travail ou du budget de l'établissement), autorisation d'absence pour se rendre aux consultations sans perte de salaire.
🧠 Signes Nécessitant une Consultation Psychologique Rapide
- Reviviscences intrusives : images, pensées ou rêves récurrents de l'agression
- Évitement : refus de retourner sur le lieu de l'agression, de parler de l'événement
- Hypervigilance : sensation de danger permanent, sursauts exagérés, difficultés de concentration
- Troubles du sommeil : insomnie, cauchemars, réveils en sueur
- Troubles anxieux : crises d'angoisse, sentiment d'insécurité généralisé
- Symptômes dépressifs : tristesse, perte de plaisir, dévalorisation, idées noires
- Symptômes somatiques : douleurs inexpliquées, tensions musculaires persistantes
- Modification du comportement : irritabilité, agressivité, repli sur soi, consommation de substances
Si plusieurs de ces signes sont présents au-delà de 4 semaines après l'agression, une consultation spécialisée est recommandée.
🧩 Application EDITH : Stimulation Cognitive pour Seniors
L'application EDITH propose des jeux de mémoire et de stimulation cognitive adaptés aux personnes âgées avec troubles neurodégénératifs. Utilisée régulièrement, elle contribue à maintenir les capacités cognitives et peut réduire certains troubles du comportement liés à l'ennui ou à la perte de repères.
La Gestion du Résident Agresseur
Évaluation Médicale et Recherche des Causes
Face à un comportement agressif, il est essentiel de réaliser une évaluation médicale approfondie du résident pour identifier les causes sous-jacentes de la violence. Les troubles du comportement en EHPAD sont rarement gratuits : ils sont presque toujours l'expression d'un besoin non satisfait, d'une souffrance physique ou psychologique, ou d'une réaction à un environnement inadapté.
La recherche de douleur est prioritaire. De nombreuses personnes âgées, notamment celles atteintes de troubles cognitifs, ne peuvent plus exprimer verbalement leur douleur. Celle-ci se manifeste alors par l'agitation, l'agressivité, les cris ou le refus de soins. L'utilisation d'échelles d'évaluation de la douleur adaptées aux personnes non communicantes (échelle Algoplus, Doloplus-2, ECPA) permet d'objectiver la présence et l'intensité de la douleur.
Les affections aiguës doivent être systématiquement recherchées : infections urinaires (très fréquentes et souvent asymptomatiques en dehors de la confusion), infections respiratoires, troubles digestifs (constipation, fécalome, reflux gastro-œsophagien), problèmes dentaires (carie, abcès, prothèse mal ajustée). Ces pathologies aiguës peuvent provoquer des changements comportementaux brutaux et nécessitent un traitement rapide.
Les facteurs iatrogènes (effets secondaires des médicaments) sont souvent négligés. Certains médicaments peuvent provoquer confusion, agitation ou hallucinations : anticholinergiques, benzodiazépines, neuroleptiques paradoxalement, corticoïdes, certains antidépresseurs. Une révision de l'ordonnance avec le médecin traitant ou le médecin coordonnateur peut permettre d'identifier et de supprimer les molécules problématiques.
Adaptations Non Médicamenteuses
Avant d'envisager un traitement médicamenteux, des approches non médicamenteuses doivent être mises en œuvre. L'adaptation de l'environnement est fondamentale : réduction du bruit et des stimulations visuelles excessives, amélioration de l'éclairage (lumière naturelle privilégiée), température adaptée, signalétique claire, espaces de déambulation sécurisés, possibilité de retrait dans un espace calme.
L'adaptation des soins est cruciale pour prévenir les situations d'agression. Les soins doivent être réalisés dans le respect du rythme et des préférences du résident : privilégier certaines plages horaires où la personne est plus détendue, fractionner les soins en plusieurs temps courts plutôt qu'une séance longue, respecter les rituels personnels (ordre des gestes, produits utilisés), expliquer chaque geste même si la personne semble ne pas comprendre, laisser à la personne un maximum d'autonomie et de contrôle sur la situation.
Les approches sensorielles peuvent être très efficaces : musicothérapie (musiques appréciées par la personne), aromathérapie (huiles essentielles apaisantes comme la lavande), stimulation tactile douce (massages, caresses, objets à textures variées), luminothérapie pour réguler les rythmes biologiques. Les thérapies non médicamenteuses validées scientifiquement incluent la réminiscence (évocation de souvenirs positifs), la validation (technique de communication empathique développée par Naomi Feil), l'approche Montessori adaptée aux personnes âgées.
🎵 Approches Sensorielles
- Musicothérapie personnalisée
- Aromathérapie et diffusion d'huiles essentielles
- Stimulation tactile et massages doux
- Snoezelen (stimulation multi-sensorielle)
- Luminothérapie
- Thérapie par l'animal
🧘 Approches Comportementales
- Validation des émotions (méthode Naomi Feil)
- Réminiscence et histoire de vie
- Approche Montessori adaptée
- Humanitude (méthode Gineste-Marescotti)
- Relaxation et sophrologie
- Activités occupationnelles significatives
🏡 Adaptations Environnementales
- Réduction des sur-stimulations sensorielles
- Amélioration de la signalétique
- Création d'espaces de retrait et d'apaisement
- Aménagement de parcours de déambulation
- Éclairage naturel privilégié
- Personnalisation de l'espace de vie
Le Recours aux Traitements Médicamenteux
Lorsque les approches non médicamenteuses ne suffisent pas et que le comportement agressif met en danger la personne elle-même, les autres résidents ou les professionnels, un traitement médicamenteux peut être envisagé. Cette décision doit être prise par le médecin après une évaluation approfondie et en concertation avec l'équipe et, dans la mesure du possible, avec la famille.
Les neuroleptiques ou antipsychotiques sont parfois prescrits dans les troubles du comportement associés aux démences. Cependant, leur utilisation doit être prudente et limitée dans le temps en raison des effets secondaires importants (risque de chutes, syndrome extrapyramidal, aggravation des troubles cognitifs, risque vasculaire). Les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) préconisent de limiter leur prescription à 12 semaines maximum, de commencer par la dose la plus faible possible et de réévaluer régulièrement le rapport bénéfice/risque.
Les anxiolytiques (benzodiazépines) peuvent être utilisés ponctuellement en cas d'anxiété majeure, mais leur usage chronique est déconseillé chez la personne âgée en raison du risque de dépendance, d'aggravation des troubles cognitifs et d'augmentation du risque de chutes. D'autres molécules comme les antidépresseurs (notamment les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) peuvent être efficaces si les troubles du comportement sont associés à une dépression ou à une anxiété généralisée.
Dans tous les cas, le traitement médicamenteux doit être régulièrement réévalué. Si une amélioration est constatée, une diminution progressive des doses doit être tentée. Si aucune amélioration n'apparaît après 3 à 4 semaines, le traitement doit être interrompu. Un suivi rapproché des effets secondaires est indispensable : somnolence excessive, chutes, aggravation de la confusion, troubles de la déglutition.
⚠️ Vigilance sur les Traitements Médicamenteux
Les traitements médicamenteux des troubles du comportement ne doivent JAMAIS être utilisés pour :
- Faciliter le travail des soignants en rendant les résidents plus "dociles"
- Compenser un manque de personnel ou une organisation défaillante
- Éviter de mettre en place des approches non médicamenteuses plus chronophages
- Répondre aux demandes de la famille souhaitant que la personne soit "calmée"
La prescription doit toujours être motivée par l'intérêt thérapeutique du résident, fondée sur une évaluation médicale rigoureuse, et accompagnée de mesures non médicamenteuses. La contention chimique (utilisation de médicaments à visée sédative sans indication médicale claire) est une forme de maltraitance.
Les Mesures de Sécurité pour Protéger Tous les Acteurs
Lorsqu'un résident présente un risque d'agressivité avéré, des mesures de sécurité doivent être mises en place pour protéger à la fois les soignants, les autres résidents et le résident lui-même. Un signalement clair dans le dossier de soins permet d'informer tous les intervenants du risque : nature du risque (physique, verbale), situations déclenchantes identifiées, stratégies efficaces pour prévenir ou désamorcer l'agressivité, consignes de sécurité à respecter (ne jamais intervenir seul, toujours laisser une issue de sortie, utiliser les techniques de communication adaptées).
Le travail en binôme doit être systématisé pour les soins auprès d'un résident agresseur connu. La présence de deux soignants permet à la fois de rassurer la personne (impression de force et de calme), de se protéger mutuellement en cas d'agression, de mieux gérer les situations difficiles (l'un communique pendant que l'autre effectue le soin), et de témoigner en cas d'incident. Cette mesure ne doit pas être perçue comme une stigmatisation du résident, mais comme une adaptation professionnelle raisonnable.
Des dispositifs d'alerte doivent être accessibles : téléphones DECT, bips d'urgence, boutons d'appel fonctionnels dans les chambres et les espaces communs. Les soignants doivent savoir comment donner l'alerte rapidement et quelle procédure suivre en cas d'agression en cours (qui appeler, comment se protéger, comment protéger les autres résidents). Des exercices de simulation peuvent être organisés pour s'assurer que chacun connaît les procédures.
🧠 Application JOE : Santé Mentale et Cognitive pour Adultes
JOE est une application de jeux cognitifs pour adultes souffrant de troubles de santé mentale ou de difficultés cognitives. Elle peut être utilisée en complément des prises en charge pour maintenir et stimuler les fonctions cognitives, et contribuer au bien-être psychologique.
La Protection Juridique des Soignants
L'Assistance Juridique de l'Employeur
L'employeur a l'obligation de protéger juridiquement ses salariés victimes d'agressions dans le cadre de leur travail. Cette protection passe par plusieurs dispositifs. L'assurance responsabilité civile de l'établissement doit couvrir les conséquences des agressions subies par les salariés. En cas de poursuites judiciaires engagées par ou contre le salarié dans le contexte de l'agression, l'établissement doit apporter son soutien.
L'employeur peut être tenu de se constituer partie civile aux côtés du salarié victime pour soutenir sa démarche judiciaire. Cette constitution renforce le dossier et montre que l'établissement reconnaît la gravité des faits et soutient son personnel. L'employeur peut également prendre en charge les frais d'avocat du salarié ou le mettre en relation avec un avocat spécialisé en droit du travail et en droit pénal.
Le salarié victime peut bénéficier de l'aide juridictionnelle s'il remplit les conditions de ressources. Cette aide permet de prendre en charge totalement ou partiellement les honoraires d'avocat et les frais de justice. Les associations d'aide aux victimes (INAVEM, France Victimes) peuvent également accompagner gratuitement les victimes dans leurs démarches : information sur les droits, aide à la constitution de dossier, soutien psychologique, orientation vers les professionnels compétents.
Les Recours Possibles contre l'Employeur
Si l'employeur a manqué à son obligation de sécurité, le salarié victime peut engager des recours à son encontre. Le recours devant le Conseil de Prud'hommes permet de demander la reconnaissance de la faute inexcusable de l'employeur et l'obtention de dommages et intérêts pour le préjudice subi. La faute inexcusable est reconnue lorsque l'employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger et n'a pas pris les mesures nécessaires pour en préserver le salarié.
La reconnaissance de la faute inexcusable ouvre droit à une majoration de la rente d'accident du travail, à la réparation intégrale de tous les préjudices (souffrances physiques et morales, préjudice esthétique, d'agrément, d'anxiété), et à la prise en charge de frais supplémentaires (aménagement du domicile, assistance d'une tierce personne). Les montants accordés peuvent être très élevés, en fonction de la gravité du préjudice et du degré de faute de l'employeur.
Le salarié peut également saisir l'Inspection du Travail pour dénoncer les conditions de travail dangereuses. L'inspecteur peut diligenter une enquête, constater les manquements de l'employeur et lui ordonner de prendre des mesures correctives sous peine de sanctions pénales. Dans les cas les plus graves (mise en danger délibérée de la vie d'autrui), l'employeur ou le dirigeant de l'établissement peut être poursuivi pénalement.
⚖️ Critères de Reconnaissance de la Faute Inexcusable
Pour que la faute inexcusable de l'employeur soit reconnue, le salarié doit démontrer que :
- L'employeur avait conscience du danger (incidents antérieurs, signalements ignorés)
- Aucune mesure de prévention n'a été prise malgré la connaissance du risque
- Le lien direct entre le manquement et le dommage est établi
Exemples de situations pouvant constituer une faute inexcusable : résidents connus pour leur agressivité sans mesures de protection, signalements répétés de violence ignorés par la direction, absence de formation sur la gestion de l'agressivité, refus d'établir une déclaration d'accident du travail, pressions pour que le salarié continue à soigner un résident agresseur malgré ses craintes.
Le Dépôt de Plainte : Démarches et Procédures
Le dépôt de plainte est un droit fondamental du salarié victime d'agression, quel que soit le contexte et l'état de santé de l'agresseur. Le fait que l'agresseur soit atteint de démence ou de troubles cognitifs ne supprime pas la qualification pénale des faits, même si cela peut avoir une incidence sur la procédure judiciaire (irresponsabilité pénale éventuelle, mais responsabilité civile de la famille ou du représentant légal).
Le salarié peut choisir entre plusieurs options : la main courante, qui est un simple signalement auprès de la police ou de la gendarmerie sans déclenchement de poursuite pénale, mais qui constitue une preuve de l'événement ; la plainte simple, déposée auprès de la police, de la gendarmerie ou directement auprès du procureur de la République, qui déclenche une enquête ; la citation directe, qui permet de convoquer directement l'auteur présumé devant le tribunal correctionnel sans passer par une instruction (possible pour les délits punis de moins de 7 ans de prison) ; la plainte avec constitution de partie civile, déposée auprès du doyen des juges d'instruction, qui impose l'ouverture d'une instruction et permet de demander des dommages et intérêts.
Le dépôt de plainte doit être fait dans les délais de prescription : 6 ans pour un délit (violences, menaces, harcèlement) à compter de la commission des faits, 20 ans pour un crime (viols, violences avec ITT supérieure à 8 jours) à compter de la commission des faits. Toutefois, en cas de troubles psychotraumatiques, le point de départ de la prescription peut être reporté à la date de révélation ou de prise de conscience du lien entre le trouble et l'agression.
Le salarié peut être accompagné dans ses démarches par un représentant syndical, un membre du CHSCT/CSSCT, un avocat ou une association d'aide aux victimes. Ces accompagnements permettent de mieux comprendre les procédures, de ne pas se sentir isolé et de s'assurer que les droits sont bien respectés.
💡 Constitution du Dossier de Plainte
Pour que la plainte soit la plus solide possible, il est recommandé de rassembler :
- Le certificat médical initial décrivant les lésions et fixant l'ITT
- La fiche de signalement de l'événement indésirable
- La déclaration d'accident du travail
- Les témoignages écrits de collègues présents lors de l'agression
- Les éléments du dossier de soins mentionnant les incidents antérieurs avec ce résident
- Les échanges écrits avec l'employeur (mails, courriers) prouvant les signalements et les demandes de protection
- Les photos des blessures si elles ont été prises
- Les certificats médicaux de suivi attestant des conséquences psychologiques ou physiques
Prévenir la Récidive et Améliorer les Pratiques
L'Analyse Approfondie de l'Incident
Après chaque agression, une analyse approfondie doit être menée pour comprendre ce qui s'est passé et identifier les leviers d'amélioration. Cette analyse ne vise pas à chercher un coupable ou à blâmer le soignant victime, mais à repérer les facteurs systémiques ayant favorisé l'incident. L'approche recommandée est celle du RETEX (Retour d'Expérience) ou de la CREX (Commission de Retour d'Expérience).
L'analyse doit porter sur plusieurs dimensions : les facteurs liés au résident (état de santé, troubles cognitifs, douleurs, besoins non satisfaits), les facteurs liés aux soins (moment du soin, type de soin, technique utilisée, communication), les facteurs organisationnels (sous-effectif, charge de travail, temps disponible, formation du personnel), et les facteurs environnementaux (bruit, lumière, présence d'autres personnes).
La méthode des "5 pourquoi" peut être utilisée : face à un événement, on se demande "pourquoi cela est-il arrivé ?" et on cherche la cause. Puis on se demande "pourquoi cette cause était-elle présente ?" et ainsi de suite jusqu'à identifier la cause racine, souvent organisationnelle ou systémique. Par exemple : agression lors d'une toilette → pourquoi ? Le résident était douloureux → pourquoi ? La douleur n'avait pas été évaluée → pourquoi ? Pas de temps pour utiliser l'échelle de douleur → pourquoi ? Sous-effectif chronique → cause racine à traiter.
La Formation Continue des Équipes
La formation des professionnels est un levier majeur de prévention de la violence. Les soignants doivent être formés à la compréhension des troubles du comportement : mécanismes neurobiologiques, différence entre agressivité et violence, reconnaissance des signaux précurseurs, compréhension du sens des comportements dans les démences. Cette formation permet de ne plus percevoir l'agressivité comme une attaque personnelle, mais comme un symptôme à décoder.
Les techniques de communication adaptées aux personnes atteintes de troubles cognitifs doivent être enseignées : communication non verbale (regard, sourire, gestes doux), validation des émotions, reformulation, utilisation de phrases courtes et simples, ton de voix calme et rassurant, respect du rythme de la personne. Les méthodes Humanitude (Gineste-Marescotti), de validation (Naomi Feil) ou de communication non violente (Marshall Rosenberg) sont particulièrement efficaces.
Les techniques de prévention et de gestion de l'agressivité doivent être pratiquées régulièrement : détection précoce des signes de montée de tension, techniques de désescalade verbale, positionnement corporel sécurisant (distance de sécurité, angle latéral, mains visibles), gestion de ses propres émotions, stratégies de retrait en sécurité. Des mises en situation et des jeux de rôle permettent d'ancrer ces apprentissages.
Une formation sur les droits et devoirs en matière de violence au travail est également nécessaire : que faire en cas d'agression, comment signaler, quels sont les recours possibles, comment se protéger juridiquement. Les soignants doivent connaître leurs droits pour oser les faire valoir.
📚 Thématiques de Formation Essentielles
- Comprendre les troubles du comportement dans les démences
- Communication adaptée aux troubles cognitifs
- Techniques de désescalade et de gestion de crise
- Évaluation et prise en charge de la douleur
- Approches non médicamenteuses validées
- Droits des soignants et procédures de signalement
- Gestion du stress et prévention du burn-out
🎯 Modalités Pédagogiques Efficaces
- Formations en présentiel avec mises en situation
- Ateliers pratiques et jeux de rôle
- Analyse de cas concrets issus de l'établissement
- Formation-action avec accompagnement terrain
- E-learning pour les connaissances théoriques
- Groupes d'analyse de pratiques professionnelles
- Supervision d'équipe par un psychologue
La Culture Institutionnelle de Signalement
Pour que les protocoles de signalement soient effectivement utilisés, il faut développer une culture institutionnelle favorable. Cela implique que la direction affiche clairement son engagement : zéro tolérance face à la violence, soutien inconditionnel aux victimes, transparence sur les incidents, communication régulière sur les actions menées. Ce message doit être porté par tous les niveaux hiérarchiques.
La dé-banalisation de la violence est essentielle. Il faut lutter contre les discours minimisants : "ça fait partie du métier", "il ne sait pas ce qu'il fait", "ce n'est rien, tu t'en remettras". Chaque incident doit être pris au sérieux, consigné, analysé et traité. Les soignants doivent sentir que leur sécurité et leur bien-être sont une priorité pour l'établissement.
Le retour d'information systématique aux déclarants est crucial. Lorsqu'un soignant prend le temps de remplir une fiche de signalement, il doit savoir que cela servira à quelque chose. Un retour rapide et constructif ("votre signalement a été étudié, voici les mesures prises") encourage les futures déclarations. À l'inverse, un silence institutionnel décourage le signalement et renforce le sentiment d'inutilité.
La reconnaissance des soignants victimes doit être visible : soutien moral et matériel, adaptation du poste, prise en charge des soins, accompagnement administratif et juridique. Les victimes ne doivent jamais se sentir abandonnées, stigmatisées ou culpabilisées. Au contraire, leur courage de parler doit être salué et leur récupération soutenue activement.
Les Indicateurs de Suivi et d'Amélioration Continue
Pour évaluer l'efficacité des protocoles de protection et de signalement, il est nécessaire de mettre en place des indicateurs de suivi. Le nombre d'incidents déclarés doit être suivi mensuellement : attention, une augmentation du nombre de déclarations n'est pas nécessairement négative, elle peut traduire une meilleure culture de signalement. À l'inverse, un nombre stable ou en baisse peut masquer une sous-déclaration persistante.
Le taux de reconnaissance en accident du travail des agressions déclarées est un bon indicateur : un taux élevé valide la pertinence des déclarations et la qualité des dossiers constitués. Le délai moyen de traitement des signalements mesure la réactivité de l'établissement. Le taux de mise en œuvre des actions correctives montre si les analyses débouchent sur de réelles améliorations.
Le ressenti des soignants doit être évalué régulièrement : enquêtes de satisfaction sur le sentiment de sécurité au travail, perception du soutien de l'établissement, connaissance des procédures, confiance dans le système de signalement. Les taux d'absentéisme, de turn-over et d'arrêts maladie sur les unités où des incidents se produisent sont également révélateurs du climat de travail et de l'impact de la violence.
Un bilan annuel de la politique de prévention et de gestion de la violence doit être présenté au CHSCT/CSSCT, au Conseil de Vie Sociale (CVS) et aux instances dirigeantes de l'établissement. Ce bilan doit être transparent : nombre d'incidents, types de violence, actions menées, résultats obtenus, points d'amélioration identifiés, objectifs pour l'année à venir.
💡 Exemples d'Indicateurs à Suivre
- Nombre d'incidents déclarés par mois, par unité, par type de violence
- Taux de signalement (incidents déclarés / incidents estimés)
- Délai moyen entre incident et déclaration
- Délai moyen de traitement des signalements
- Taux de reconnaissance en AT des agressions
- Nombre d'arrêts de travail liés à des agressions
- Durée moyenne des arrêts post-agression
- Nombre d'actions correctives mises en œuvre
- Taux de récidive des agressions avec le même résident
- Score de sentiment de sécurité des soignants (enquête annuelle)
- Taux de turn-over et absentéisme sur les unités concernées
Conclusion : Vers une Culture de Protection et de Bienveillance
La mise en place d'un protocole de protection et de signalement efficace face à la violence envers les soignants en EHPAD n'est pas une option, mais une obligation légale, éthique et humaine. Les professionnels du soin en EHPAD exercent un métier exigeant, confrontés quotidiennement à la souffrance, à la dépendance et aux troubles du comportement. Ils ne doivent pas, en plus, subir la violence sans protection ni reconnaissance.
Un protocole robuste repose sur plusieurs piliers : la reconnaissance de la réalité de la violence, sans minimisation ni banalisation ; la clarté des procédures de signalement, accessibles et non stigmatisantes ; la réactivité institutionnelle face aux incidents, avec des mesures de protection immédiates et durables ; l'accompagnement des victimes, médical, psychologique et juridique ; la prévention par la formation, l'adaptation des organisations et l'amélioration des pratiques ; et enfin, une culture institutionnelle qui place la sécurité et le bien-être des professionnels au cœur de ses priorités.
Il est important de rappeler que protéger les soignants et soigner les résidents ne sont pas des objectifs contradictoires, mais complémentaires. Des soignants en sécurité, soutenus, formés et respectés sont plus disponibles, plus empathiques et plus efficaces dans l'accompagnement des résidents, y compris de ceux qui présentent des troubles du comportement. À l'inverse, des professionnels épuisés, traumatisés ou en souffrance ne peuvent offrir la qualité de soins que méritent les personnes âgées vulnérables.
Construire cette culture de protection nécessite l'engagement de tous : direction, encadrement, soignants, médecins, familles, autorités de tutelle. Chacun, à son niveau, a un rôle à jouer pour que les EHPAD deviennent des lieux de travail sûrs où la violence n'a pas sa place, où la parole peut se libérer sans crainte, où les victimes sont soutenues sans jugement, et où l'amélioration continue des pratiques permet de réduire progressivement les risques.
Les outils existent, les protocoles peuvent être mis en place, les formations sont disponibles. Il ne manque que la volonté collective de faire de la sécurité des soignants une priorité effective, traduite en actes concrets, en ressources allouées et en changements organisationnels. Les soignants en EHPAD méritent de pouvoir exercer leur métier avec dignité, en sécurité, et avec la reconnaissance de la société toute entière pour leur engagement quotidien auprès des plus fragiles.
"Prendre soin de celles et ceux qui prennent soin est la condition première de la qualité des soins. On ne peut demander à des professionnels en souffrance d'accompagner avec empathie des résidents en difficulté. La protection des soignants n'est pas un luxe, c'est le fondement d'un système de soin humain et efficace."